Démanteler une centrale nucléaire prend plus de temps et coûte plus cher que de la construire. Il avait fallu sept ans, entre 1971 et 1977, pour construire la centrale de Fessenheim en France voisine, à 45 km de la frontière. La plus vieille des 58 centrales de France a été mise à l’arrêt en 2020. Il a déjà fallu cinq ans pour évacuer les éléments radioactifs et préparer son démantèlement. Le gouvernement français a donné le feu vert à cette nouvelle opération le 3 mai. La déconstruction du site devrait être achevée en 2048. Il faudra donc 28 ans pour tourner la page de Fessenheim.
C’est une opération complexe et inédite pour la France. Fessenheim va servir de modèle pour l’arrêt de douze autres centrales entre 2025 et 2035, annonce faite par Emmanuel Macron en 2018. Le président avait alors l’intention de réduire la part du nucléaire dans la production d’énergie. Revirement total trois ans plus tard. En 2021, Emmanuel Macron annonce un vaste plan de relance du nucléaire, avec six nouveaux réacteurs pour 2050. La stratégie énergétique annoncée par le Premier ministre Sébastien Lecornu le 13 février dernier va à l’encontre de la tendance mondiale. La France freine sur l’éolien et le solaire et confirme sa relance du nucléaire.
La construction de la centrale de Fessenheim a été lancée en 1967 sous la présidence de Charles de Gaulle. Son coût initial est peu documenté. Le journal Les Dernières nouvelles d’Alsace évoque un milliard d’euros. Difficile à vérifier. La France, en ce domaine, manque de transparence. Le coût a été pris en charge par Électricité de France (EDF) en mains de l’État français, et de partenaires allemands et suisses. La centrale de Fessenheim a fait l’objet de contestations depuis le début de sa construction. Le premier grief tient à sa situation géographique, sur une faille sismique et sa position à 8 m en contrebas du Grand Canal d’Alsace qui l’expose à une inondation. En raison aussi de ses défauts de construction (radier en béton trop faible, acier sensible à la corrosion, piscines de refroidissement mal situées, notamment). La centrale a connu des incidents à répétition, plus de 800, qui ont coûté cher et ont alimenté sa mauvaise réputation. Les Jurassiens s’en sont inquiétés et son arrêt doit les soulager. «Il faut s’imaginer que pour les deux réacteurs de Fessenheim, la radioactivité annuelle équivaut à 1600 bombes d’Hiroshima», prétendait, un brin provocateur, Axel Mayer, vice-président de l’association Trinationale de protection nucléaire (France, Allemagne, Suisse).
Un double coup de grâce a été porté à la centrale de Fessenheim. Au-delà des incidents à répétition, le coup fatal lui est venu de la catastrophe de Fukushima en 2011. Mais pas seulement. Au fil des ans, la centrale est devenue un enjeu politique.Lors de la campagne présidentielle en 2012, François Hollande, sous la pression des écologistes, s’est engagé à fermer Fessenheim en 2016. Son successeur, Emmanuel Macron, a confirmé sa mise à l’arrêt pour 2020. Les opposants à la fermeture du site nucléaire, notamment dans la région qui tirait profit de la centrale, ont toujours dénoncé des manœuvres politiques. Le démantèlement de la centrale est évalué à plus d’un milliard d’euros. Pour la suite, EDF projette de créer sur le site une usine de recyclage de matériaux faiblement radioactifs.
La Suisse a été le premier pays au monde à démanteler totalement un réacteur. C’est celui de la centrale expérimentale de Lucens, dans le canton de Vaud. Ouverte en 1962 , elle a été fermée en 1969 à la suite d’un accident. Le démantèlement n’a duré que trois ans car il s’agissait d’une centrale de faible puissance. Depuis la fin 1997, les locaux de l’ancienne centrale servent de réserve et de dépôt à divers musées et institutions culturelles.
Le démantèlement de la centrale de Mühleberg est une autre affaire. Sa construction dans les années 1960 avait coûté environ 300 millions de francs. Elle a été mise à l’arrêt en décembre 2019. Son démantèlement est en cours et devrait s’achever en 2031. Les éléments radioactifs ont été retirés de Mühleberg et entreposés dans un site intermédiaire à Würenlingen (Argovie). Le coût de la déconstruction est estimé entre 2,1 et 3 milliards de francs à la charge de son propriétaire BKW. L’entreprise bernoise avait jugé trop élevé le coût des investissements nécessaires pour répondre aux exigences de sécurité de la Confédération. La centrale avait connu plusieurs incidents dans le passé, dont un incendie en 1971, puis des fissures repérées sur le manteau de son seul réacteur dans les années 1990. BKW a abandonné le projet d’une centrale de remplacement évalué entre 7 et 9 milliards de francs, voire 15,7 milliards selon le gouvernement bernois. La décision de fermer le site de Mühleberg était aussi motivée par la sortie progressive du nucléaire de la Suisse après la catastrophe de Fukushima en 2011. À travers le monde ce sont environ 450 centrales nucléaires qui sont en fin de vie et doivent être démantelées et assainies. Les coûts du démantèlement sont si élevés que des centrales attendent depuis plusieurs dizaines d’années d’être déconstruites.
Une initiative populaire «Stop au black-out» cherche à revenir sur l’interdiction du nucléaire en Suisse. Le Conseil fédéral entend maintenir ouverte l’option de nouvelles centrales. Le peuple tranchera. Mais construire de nouveauxréacteurs prendrait du temps. Ils ne seraient pas opérationnels avant 2050. Jusque-là, le gouvernement mise sur le développement des énergies renouvelables. Les quatre centrales actuelles – Beznau 1 (construite en 1969, la plus ancienne de ce type dans le monde), Beznau II (1972), Goesgen (1979) et Leibstadt (1984) – seront prolongées à coup de très lourds investissements au-delà d’une durée de vie prévisible de 50 ans. Sans compter qu’il faudra investir des milliards pour leur incontournable démantèlement. De quoi compromettre l’avenir du nucléaire.
Le Quotidien Jurassien – Pierre-André Chapatte, éditorialiste
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