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Alliance Jurassienne Non au Nucléaire

Le retour du nucléaire, un débat avant tout symbolique en Suisse

ANALYSE On commémore demain les 40 ans de la catastrophe nucléaire de Tchernobyl (Ukraine). Une date symbolique pour une décision qui l’est tout autant: mardi, la Commission de l’énergie du Conseil national a approuvé le retour en grâce du nucléaire.

En mars, le Conseil des États avait fait plus fort encore en soutenant ce retour, le jour même des 15 ans de la catastrophe de Fukushima (Japon). C’est ce désastre d’ailleurs qui avait incité le Conseil fédéral à tourner le dos au nucléaire, une option que le peuple a validée en 2017, en votant la stratégie énergétique 2050 à une majorité confortable (58,1% de oui).

À l’époque déjà, la portée de la décision était avant tout symbolique. Il n’y avait aucun projet de nouvelle centrale atomique en Suisse et celles existantes ont continué à fonctionner. En 2019 toutefois, la centrale de Mühleberg (BE) a fermé ses portes, en raison de sa vétusté et de son manque de rentabilité.

Au plus tôt en 2050

Aujourd’hui, sur le fond, rien n’a changé. Si la réhabilitation du nucléaire devait se confirmer en Suisse, aucune nouvelle centrale ne serait construite avant 2050, et plus vraisemblablement avant 2060 même. Et d’ailleurs, sans subventionnements massifs, les producteurs d’électricité ne sont pas chauds à se lancer dans une telle aventure.

Avec une pointe d’ironie, on pourrait même avancer que la levée de l’interdiction du nucléaire aurait moins d’effets concrets que n’en aurait eue une acceptation de l’initiative populaire sur les vaches à cornes en 2018. En tout cas, il ne peut pas s’agir d’une réponse aux défis énergétiques actuels.

Alors pourquoi ce retour aujourd’hui? Dans un communiqué des Verts mardi, le conseiller national valaisan Christophe Clivaz esquisse une piste intéressante: «L’incertitude politique ralentit le tournant énergétique et l’électrification pourtant si urgents. Ce qui sert les intérêts du lobby du pétrole et du gaz, et donc les États autocratiques.»

Et à la manœuvre dans ce dossier, on retrouve l’habile Albert Rösti, qui était jusqu’à son accession au Conseil fédéral en 2023, président de Swissoil, l’association des importateurs de mazout. C’est l’UDC bernois qui a poussé l’idée d’élaborer un contre-projet à l’initiative populaire «Stop au black-out», sous forme d’une réhabilitation de l’atome.

Certes aujourd’hui, le nucléaire est surtout mis en avant pour ses vertus climatiques, puisque c’est une source d’énergie qui ne produit pas de CO2. Et il faut reconnaître que les questions climatiques ont pris de l’ampleur depuis le début des années 2010. Mais ses principaux partisans se trouvent dans les rangs du PLR et de l’UDC, deux partis qui ont soit freiné soit se sont opposés aux politiques climatiques. Il est permis de douter que ce soit là leur réelle intention.

Des arguments nationalistes

Et dans ce qui ressemble à un monde à l’envers, la gauche, elle, avance des arguments… nationalistes pour rejeter le nucléaire. Lors du débat au Conseil des États en mars, la socialiste jurassienne Mathilde Crevoisier a ainsi lancé: «Avec l’énergie nucléaire, on inscrit notre dépendance à l’étranger, puisque l’uranium n’est pas une source d’énergie renouvelable et il ne pousse pas dans le Seeland.»

Au-delà des incohérences, ce débat est surtout révélateur d’une donne politique où les vérités d’un jour sont de plus en plus vite contredites. Qui aurait pu imaginer en 2017 que, moins d’une dizaine d’années plus tard seulement, la réhabilitation du nucléaire serait en marche en Suisse?

Deux tournants

Les Verts avaient alors le vent en poupe. Deux ans plus tard, une vague verte a même déferlé sur les élections fédérales. Le PLR a entamé un virage vert sous la présidence de Petra Gössi, bien vite avorté après le refus en 2021 d’une révision de la loi sur le CO2 en votation (51,6% de non), plombée par des taxes incitatives fort impopulaires.

Ce scrutin marque certainement un tournant. Mais c’est l’invasion russe de l’Ukraine l’année suivante qui a vraiment bouleversé la donne. La peur du réchauffement climatique a cédé la place à la peur de la guerre, ainsi qu’à la peur de ne plus pouvoir se chauffer en hiver, en raison de la crise énergétique que cette invasion et les sanctions envers la Russie ont provoqué.

Et la tension est encore montée d’un cran en matière énergétique ces dernières semaines avec les bombardements israélo-américains en Iran et la fermeture du détroit d’Ormuz. Leurs effets sont directement perceptibles à la pompe par tous les automobilistes.

Le rôle du blind au poutz

Dans ce contexte d’incertitudes, le nucléaire joue un peu le rôle du blind au poutz. Il est tentant d’y recourir quand on voit les misérables cartes que l’on a en main pour ne pas finir pomme.

La partie n’est toutefois pas encore gagnée pour les adeptes de l’atome. Le vote très serré (13 voix contre 12) mardi au sein de la commission du National laisse de l’espoir aux opposants en vue du débat en plénum en juin.

Le choix des élus du Centre sera déterminant. Avec là encore une forte portée symbolique, puisque c’est l’héritage de leur ancienne ministre Doris Leuthard qui est en jeu.

C’est en effet l’Argovienne qui a convaincu le Conseil fédéral, le parlement et le peuple de renoncer au nucléaire après la catastrophe de Fukushima.

Et si Albert Rösti réussit son tour de force devant le parlement, il devra encore l’emporter devant le peuple, puisqu’à chaque étape perdue, les Verts rappellent leur intention de lancer un référendum.

Un sondage réalisé l’an dernier a certes montré une ouverture de la population suisse à la construction d’une nouvelle centrale atomique. Mais voilà une campagne qui s’annonce très émotionnelle malgré l’enjeu avant tout symbolique.

Philippe Castella, La Liberté 

© Cet article est reproduit avec l’autorisation des Editions D+P SA, société éditrice du Quotidien Jurassien.

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